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Ma chère Yahne,

Ayant ouvert cette enveloppe que Savitry me transmet fidèlement, c'est tout un " flot " de souvenirs qui en sort et m'inonde. Qu'il s'agisse des voyages en Bretagne, au château ou en Inde.
Ce qui me revient aussi à l'esprit c'est que, déjà par le passé, tu m'avais grandement honoré en m'invitant à exposer avec toi.
Alors que le peu de talent qu'il pouvait y avoir en moi n'était rien auprès du tien.
Et qu'une artiste de ta qualité ait voulu avoir mes sculptures auprès de ses peintures, voici que je m'en sens comme très, très fier. Ce qui n'est nullement interdit. Et puis voici que tu me demandes un texte pour, je pense, une nouvelle exposition.

Bien mieux, tu me dis que je suis ...
poète. Et je crois, que oui, c'est sans doute vrai. Sans que je sache très bien ce qu'il faut en penser.
Et puis tu as aimé mon nouveau livre !
...Tu me combles.

Mais, si tu me sais poète c'est que, tout simplement, tu l'es toi aussi. Et tout autant.
ET c'est simplement parce qu'il est impossible de faire son propre éloge que tu dois avoir recours à mes modestes talents.
Modestes...
Hélas, ce n'est pas tout à fait vrai. Car il m'arrive de m'étonner pour ne pas dire m'émerveiller de ce que j'écris, je dois le dire, comme malgré moi.

 

Ma bien chère Yahne,

Tu me demandes de présenter tes nouvelles peintures.
ON ne présente plus Yahne Le Toumelin, pas plus qu'on ne présente l'eau ou le feu, la mer ou le soleil.
Qui l'ont toujours et si fortement habitée.
Tout au plus peut-on dire combien on se réjouit de la retrouver aussi fringante, aussi sorcière, chevauchant ses pinceaux et nous y entrainant, les espaces éthérés.

 "éclaboussements

éblouisements

mariage de ces imposibles amants

que sont l'eau, le feu".

Mais je me refuse à en dire d'avantage.
Puisque la peinture, justement, arrive
à dire ce qui défie les mots.

Simplement, une citation :

" Quand la "demeure" est vide
l'esprit s'apaise.
Le silence se fait
en soi
afin que l'on puisse s'accorder
à lui.
Et c'est alors que
cela
commence à s'exprimer
comme malgré nous
pour la plus grande surprise et la joie
de ceux qui sont prêts à entendre
ce que ne peuvent dire les mots "

Sais-tu que rares sont ceux qui goûtent mes nouvelles.
Dont tu disais que c'était d'un "Kafka rose".
Ce qui est bien d'un poète!
Et si je puis te dire que ta peinture est encore plus belle, plus "illuminée", si pleine d'une lumière intérieure et comme magique, je crois que, de mon côté, mes photographies ont fait quelque chemin.
Sais-tu de quoi je te suis le plus gré ?
C'est de ce que ta lettre va m'encourager à publier la poésie au long des années.
Et cela à l'intention de mes amis.
Car les éditeurs n'en veulent absolument pas.
Pour en revenir à un texte...
Et bien, par grande amitié pour toi, je vais essayer.

De qui sont ces paroles?
De Wang Lü.
Un des maîtres de la peinture chinoise
né en 1332
et ton contemporain
et qui, j'en suis certain
t'aurait ouvert tout grand les bras
et reconnue comme faisant partie
de la seule famille
heureuse:
celle des artistes qui se sont ouverts 
au
ça. 

Frdérick Leboyer,  octobre '89

 

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