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" Vers 1955 j'ai commencé, sans le sous, à travailler sur du marbre; une peinture qui se détruisait, mais cela n'avait pas d'importance, parce que ça apparaissait.
Et puis j'ai trouvé le papier bristol, la colle et le premier vinylique. Et ça a été l'expansion, les grandes peintures. Adieu Leonora, bonjour Soulages, Mathieu! Ils m'ont appris le geste, sur de grande surfaces, par terre ".

                  Y

 

Pour Yahne

     Nous nous sommes connues pendant la guerre, toutes deux aux prises avec une recherche et un enseignement où le physique et le métaphysique étaient impliqués dans leurs connivences. Tout pour moi était le dépaysement de mes valeurs, découverte d'un exotisme spirituel. Yahne, elle, se mouvait à l'aise dans l'étrange univers de "monsieur Gurdjieff"; s'y mêlaient le vrai et l'ambigu de connaissances charriées depuis l'Asie centrale, adaptées tant bien que mal aux petites sociétés closes du temps de l'occupation.
Quoi qu'on en ait dit, quoi qu'en pense Yahne aujourd'hui, nous avons alors beaucoup appris; depuis, la plupart d'entre nous ont beaucoup oublié et renié.
Pour Yahne, cette époque dépassée fut l'indice d'un périple, et d'une cohérence auxquels elle resta fidèle, presque toujours en marge de ce que nous tenons pour la réalité: celle qui finalement nous ajuste aux intérêts et aux stratégies d'une société, aux intérêts en place, aux modes de tous genres. A ces jeux elle tenta de participer à sa façon, se maria, fut une mère particulièrement dévouée, une amie chaleureuse et hospitalière; elle connut nombre de personnalités remarquables, fréquenta les peintres, les responsables de galeries d'expositions, tint une rubrique dans un grand hebdomadaire, qu'il serait bon relire aujourd'hui; elle voyagea, se dépensa, aima; en mai 68 s'intéressa à ,la révolution, mais à la "révolution du cœur", à la libération de la peinture!

Pourtant ce que nous appelons les chose du monde, les occasions de l'actualité et ses succès refusèrent de la consacrer!  C'est que son destin était ailleurs d'autant plus marqué qu'il devenait souterrain dans la continuité d'une vision des choses et des êtres qu'elle intériorisa aussi loin qu'il m'en souvienne.
D'où sans doute le paradoxe qui la fit devancer d'une bonne dizaine d'années bien des orientations culturelles aujourd'hui florissantes; d'où aussi la place qu'elle a tenue, et parfois perdue dans nos existences. Fidèle, indifférent, hostile, ceux que Yahne a croisé ont reçus la marque d'un voyage que chacun à sa manière eut pu reprendre, que certains parmi ses proches entreprirent, et qui, elle, la mena jusqu'à son habit tibétain. Mais moine de l'absolu, elle le fût bien avant, acceptant les difficultés, de la pauvreté, des abandons, des critiques, les transfigurant, les brûlant en quelque sorte dans le feu d'une ardeur où elle jetait pèle-mêle - son goût des grands ésotérismes -l'océan breton et la mythologie celte y jouèrent tôt leur rôle - ses lectures de textes majeurs et leur compréhension immédiate, à une époque où ils n'étaient l'apanage que de rares mystiques ou de quelques savants orientalistes; son sens inné de la beauté qui dure et des enseignements de la nature, conçue comme une mythologie, de même que tant de contes mythiques qu'elle connaît par cœur, ont formé ses paysages habituels. C'est ce périple, cette cohérence, ce choix d'une unité fondamentale que des centaines de toiles, parfois immenses, retracent, au fil de longues années ici revisitées. Le surréalisme influença les premières années; et André Breton patronne leur exposition en 1957; mais la mise à nu des éclatements du sens commun conduisent ici, comme dans les aquarelles des années 50, à une ouverture immense: paysages de forets, de glacier, de dédales s'étagent de l'obscur à l'horizon dégagé, du pied vers le sommet; les personnages demeurent au bas de ces échelles célestes qui les dominent de leur poids.
Quand eu lieux en septembre 69 la rencontre avec Maurice Béjart,
et furent commencés les décors pour "les vainqueurs", un autre thème tenace était en place: le grand cristal pâle, ou cœur invulnérable, ou espace essentiel comme en suspension dans la matière: sans début ni fin des 
possible; matière quelque fois vide sinon de variations colorées; plus souvent traversée d'accidents en forme de glaives, de larmes et de fleurs.
Ce que nous a montré l'exposition de février 1968.
Sans heurt un peu plus tard cette thématique s'ajusta aux deux récits - qui l'enrichirent - célébrant à travers la danse les vrais "Vainqueurs" de ce monde, celui d'Iseut voguant vers l'amour fou dans sa nef en fête; l'enseignement du Bouddha, félicité de la compassion suprême transmise par ses Bodhisattvas; récits fortement intégrés déjà dans les appartenances de Yahne, la première, celte, d'origine; la toute récente, au retour d'un séjours capital en Inde.
Depuis, Yahne mène sa vie, plus sereine, exemplaire. Peut-être est-ce dans la peinture qui l'accompagne fidèlement, que se sont réfugiées d'éternelles interrogations et les notations de quelques réponses.

Monique Morazé

 

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